| Les histoires de ma grand-mère Carmela |
Francisco Canaro : le prince du Tango |
23 décembre Hier soir, mon grand-père et moi sommes allés chercher de l’eau. Il sait que j’aime regarder au fond du puits pendant qu’il regarde le ciel étoilé. En enlevant le couvercle qui recouvre le puits, il m’a dit : «Tu peux regarder mais ce soir tu dois partager ton secret avec moi. Qu’est-ce que tu regardes au fond du puits? » « Depuis des années, à chaque fois que nous venons ici, je regarde au fond du puits. J’aime regarder la lune dans l’eau. Quand le ciel est clair, je peux aussi regarder mon visage à coté de celui de la lune. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour être aussi proche d’elle. J’aime être proche de la lune pour chercher le petit lapin blanc qui court là-haut. Nous pouvons le voir seulement la nuit. Le jour, le lapin dort dans les cratères qui recouvrent la lune. Tu sais, grand-père, la lune, c’est le paradis des lapins. Il y a plein de petits trous. Parfois, il se cache seul, parfois avec toute sa famille.» Avec sa main immense, il a caressé mes cheveux en ajoutant : «Moi, j’aime regarder le ciel pour connaître le temps qu’il fera dans les prochains jours. Demain, il fera chaud. Je vais cueillir les premières figues. Aller, on va chercher un petit lapin au fond du puit. » Il a pris le seau et l’a fait descendre pour le remplir d’eau. En le sortant, il a regardé longtemps au fond du seau pour voir s’il avait attrapé un lapin puis il s’est tourné vers moi et a dit : «Pas de chance cette fois-ci.» Moi, je lui ai répondu : «Grand-père, c’est mieux comme ça. Les lapins sont plus heureux sur la lune.» Cet après-midi, pendant que les grandes personnes faisaient la sieste, ma grand-mère a appellé tous ces petits-fils à venir sous le figuier pour goûter les figues que mon grand-père avait cueillies avant le lever du soleil. Au pied du figuier, assise sur une chaise, elle nous a invité à nous asseoir autour d’elle. «Cet après-midi, je vais vous raconter une histoire vraie.» Mon cousin Roberto qui était assis à côté de moi m’a demandé : «Est-ce qu’il y a des histoires qui ne sont pas vraies? » Je lui ai donné un grand coup de coude dans les côtes. Je lui ai répondu : «Tais-toi et mange! C’est juste une façon de dire. Toutes les histoires de notre grand-mère sont vraies!» Ma grand-mère avait déjà commencé à raconter... « Il y a très longtemps, disait-elle, dans un petit village appelé San Jose de Mayo, en Uruguay, habitait Don Francisco, sa femme Rafaela et leur famille. Il travaillait au cimetière. Le soir, il allumait les réverbères du village. Leur maison était si petite qu’à la naissance du dernier enfant, le bébé avait eu pour berceau un panier d’osier suspendu au plafond par une poulie. Don Francisco travaillait jour et nuit afin de nourrir sa famille. Un jour, il a été obligé de traverser le grand fleuve en raison des représailles politiques. Il s’est installé à Buenos Aires, dans le quartier de San Telmo, où il travaillait sans relâche pour que toute sa famille vienne le rejoindre. Une fois réunie, la famille de Don Francisco et de Doña Rafaela commençait une nouvelle vie. Francisco, le plus vieux des garçons, vendait des journaux et cirait les chaussures. Le soir, en rentrant du travail, il écoutait Don Chicho, le cordonnier du coin de la rue, qui jouait de la guitare en chantant des vieilles chansons italiennes. Assis sur son coffre à cirage, Francisco écoutait les chansons de Don Chicho sans se lasser jusqu’au jour où celui-ci, voyant son intérêt pour la musique, l’invita à entrer chez lui. Ce jour-là, le vieil homme donnait au jeune garçon sa première leçon de musique. Les années passaient. Tous les soirs, le jeune Francisco rencontrait Don Chicho et approfondissait ses connaissances musicales. Francisco grandissait. Un matin, le jeune garçon a troqué sa boîte à cirage contre la fabrication de contenants d’huile d’olive dans une usine. De ces boîtes métalliques, ses mains agiles allaient faire naître son tout premier violon. La musique ne le quittait plus. Puis, il fait la rencontre de deux frères, Angel et Vicente Greco. Deux enfants qui comme lui respiraient la musique. La sœur aînée des frères Greco était institutrice. Francisco allait se joindre à eux tous les soirs pour apprendre à lire et à écrire. En jouant des airs sur son violon métallique, Francisco a réussi à réunir huit pesos. C’est avec cet argent, qu’il a acheté son premier vrai violon. À l’âge de 14 ans, il écrivait son premier tango-milonga : Pinta Brava. Francisco a commencé alors à jouer dans toute la ville. Il jouait pour 10 sous la chanson. Les danseurs devaient payer pour chaque tango qu’ils dansaient. À plusieurs reprises, Francisco et ses musiciens se sont retrouvés en prison pour avoir réclamer aux danseurs l’argent que ceux-ci leur devaient. L’enfant, une fois devenu homme, a écrit plus de 300 chansons. Il est devenu un grand chef d’orchestre et a parcouru tout le pays. Il est même parti à la conquête de la ville des lumières. Après Paris, ce fut le pays du soleil levant. Le petit enfant uruguayen avait conquis le tango. Ses tangos nous font encore danser aujourd’hui. La prochaine fois que vous écouterez Francisco Canaro, tendez l’oreille, vous entendrez résonner l’écho de son tout premier violon, celui qu’il avait fabriqué à partir d’un contenant d’huile d’olive. » Ma grand-mère s’est arrêtée un instant puis, en nous invitant à manger des figues, elle a ajouté : « Francisco Canaro est comme ce figuier. Il a fleuri deux fois et nous a comblé de ses fruits.» |
| Gerardo Sanchez |