Les histoires de ma grand-mère Carmela
 
 

Nous sommes en 1932 à Buenos Aires. Enrique Santos Discepolo organise une tournée à l’extérieur du pays. Il cherche un bandonéoniste qui soit typiquement porteno, un macho argentin, de ceux dont les femmes sont folles. Anibal Troilo a les cheveux noirs, une raie au milieu et un regard insaisissable. Il passe l’audition. Après celle-ci, Discepolo veut l’engager sur-le-champ, mais le macho porteno, avec sa raie au milieu, lui répond : « C’est d’accord, mais avant… je dois demander la permission de ma mère »!
L’histoire ne dit pas s’il a obtenu cette permission… Troilo raconte en riant qu’il n’était qu’un jeune homme de 18 ans.
Anibal Troilo obtint son premier bandonéon en 1923, pour 120 pesos, payés à crédit. En 1969, son frère Marco raconta que c’était leur mère qui l’avait acheté sur la rue Cordoba. Le commerçant étant décédé au paiement du quatrième versement, jamais personne ne réclama le solde. Le premier bandonéon de Pichuco ne coûta donc que 40 pesos! On dit que le premier tango appris par Troilo sur cet instrument fut Boedo de Julio de Caro.
Après la mort d’Anibal Troilo, Zita, sa femme, fit cadeau à Piazzolla d’un des bandonéons de son mari. Cette nuit-là, les doigts de Piazzolla jouèrent Adios Nonino sur le bandonéon de Pichuco. On raconte que le public qui l’écoutait versa quelques larmes.
Tout le monde connaît l’amitié qui unissait Astor Piazzolla à Anibal Troilo. Après la mort de son camarade, Piazzolla composa la suite Troiliana. La première partie s’intitule Bandoneon. Piazzolla prend plaisir à raconter que lorsqu’il joue cet air, El Gordo est toujours avec lui. « Parfois, je joue comme Piazzolla, d’autres fois, comme El Pichuco », avoue-t-il.
Maintenant que la mort les a réunis, imaginez les duos de bandonéons qu’ils doivent faire là-haut.

 
Gerardo Sanchez