| Les histoires de ma grand-mère Carmela |
« Tant et aussi longtemps qu’il restera des disques de Gardel, les chanteurs seront morts. » |
| Anibal Troilo |
Bobadilla, hiver 1968, au mois d’août. Dehors, il pleut depuis une semaine déjà. Chez nous, les vieux disent que, là-haut, Saint-Isidro a laissé le robinet ouvert. Ma grand-mère est assise devant le braséro avec son maté, le sucre, l’eau de vie et la tortilla rescoldo (un pain cuit toute la nuit sous les braises encore chaudes du braséro). Elle me demande de lui apporter sa guitare et m’invite à m’asseoir à ses côtés. Elle gratte deux ou trois accords puis elle commence à jouer tout en chantant un tango. Combien de fois me suis-je endormi ainsi en écoutant ses berceuses. Ce soir, quelque chose me dit que je ne dormirai pas de si tôt. Comme à l’habitude, elle dit le titre des chansons avant de commencer : « Golondrinas, les hirondelles… » Puis les mots jaillissent de sa bouche. Elle enchaîne : Elle s’arrête et dit: « Ces deux chansons, Carlos Gardel les chantaient. L’homme qui avait un sourire d’or, El Mago, le magicien. Même après sa mort, il a continué sa magie. » Un autre accord, elle ajoute: « Gardel est le seul homme qui est né deux fois. De sa première naissance, personne n’est certain de rien. Même pas de sa propre mère. » Je me rappelle alors une phrase que mon père m’a dit : « Mon petit, la mère, il n’y en a qu’une seule. Des pères, il y en a plusieurs… » Gardel, lui, avait même réussi à avoir plus d’une mère. » Encore un accord de guitare puis ma grand-mère reprend: « La deuxième naissance de Gardel, c’est à Medellin. Là, il est né à l’éternité. » Les yeux grands ouverts, je la regarde et j’écoute. « Le 24 juin 1935, à l’aéroport Olaya Herrera, sur la piste 36. Un avion s’apprète à décoller. » Ma grand-mère fait une pause puis poursuit: « Mais à l’époque, il n’y avait pas encore de piste 36. Il n’y avait qu’une seule piste et l’aéroport ne portait pas encore le nom de Herrera. » Un accord de guitare. « Sur la piste, deux avions, des F-31. Le premier appartient à une compagnie colombienne. Ernesto Samper Mendoza en est à la fois le propriétaire et le pilote. L’avion s’avance sur la piste. Cent mètres, deux cents mètres, trois cents… L’autre F-31, le Manizales appartient à une entreprise allemande. Il attend à côté d’un hangar. Gardel voyage à bord de l’avion colombien. » Un autre accord de guitare. « Tout à coup, on entend une détonation. L’avion décolle et retombe aussitôt sur la piste. Une deuxième déflagration. Il y a un éclair de lumière. L’oie de métal se dirige vers le Manizales. Les ailes de l’avion allemand perforent le ventre de l’avion colombien. Le feu prend. Un homme saute des flammes. Les sept passagers de l’avion allemand périssent dans l’incendie. Des treize passagers de l’avion colombien où voyageait Gardel, trois seulement ont survécu, un Américain, un Uruguayen et un Catalan. On a retrouvé le passeport de Gardel où on peut lire : lieu de naissance : Tacuarambo, Uruguay. Avec le feu, venait de naître le plus grand mythe de l’Amérique latine… » Ma grand-mère joue encore quelques notes et ajoute : « Les mythes sont créés par les croyances et parfois aussi par l’ignorance. « Puis elle se remet à chanter : « Échoué dans Paris : « Un homme vivant a son histoire. Un homme mort en a plusieurs. » |
| Gerardo Sanchez |