| Les histoires de ma grand-mère Carmela |
Osvaldo Pugliese : La fleur rouge du tango |
11 octobre 1973 Depuis un mois, nous vivons dans l’incertitude et dans la suspicion. La terreur nous envahit tranquillement. Les jours sont noirs comme la nuit. Il est 9 h 30. Depuis trois jours, je creuse la terre au pic et à pelle, les larmes aux yeux. La radio joue à tue-tête. Devant moi, un trou d’un mètre cinquante de diamètre par deux mètres de profondeur. Je me prépare à commettre un des plus grands crimes de l’humanité. La radio joue des « corridos » mexicains, des chansons larmoyantes. Ma mère les chantonne la plupart du temps, mais depuis trois jours, elle ne fait qu’écouter la radio. Elle monte le volume pour enterrer mes coups de pic et de pelle. À chaque coup de pioche, à chaque pelletée de terre, mes larmes coulent. J’enterre mes amis d’enfance, ceux qui m’éclairaient la nuit. Neruda, Volodia, Gogol, Pouchkine, Lénine, Maïakovski, Benedetti, Sartre, Baudelaire, Aragon, Anne Frank, Hemingway, Garcia Lorca et Makarenko gisent tous, là, devant moi. Au fond du trou, ils sont déjà empaquetés dans des sacs de plastique et de papier. Ma collection complète de Ramona. Mes suppléments du journal El Siglo. Je regarde mes livres, et dans ma tête revient toujours cette question : pourquoi?... Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée écologique, moi qui suis en train de retourner à la terre ce qui lui revient, ces milliers de feuilles de papier que j’ensevelis. La radio joue un tango : « Recuerdo » de Pugliese. Je me tourne vers la porte. Ma grand-mère me regarde. J’ignore depuis combien de temps elle est là. Elle ne dit rien. Elle m’observe. Elle regarde mes livres. Elle fait demi-tour et quelques minutes plus tard revient avec la glacière que mon père utilise pour conserver la crème glacée. Je dis : « Mais mon père… »
Elle me répond : « Ton père, je m’en charge. Là-dedans, tes livres seront protégés longtemps. Et un jour, nous pourrons de nouveau les lire. » Elle s’arrête un instant, puis poursuit : « Assieds-toi. Écoute ce tango. On ne sait pas, c’est peut-être la dernière fois que nous l’entendons. Les militaires pourraient bien le censurer. Celui qui joue, c’est Pugliese. Il est membre du parti communiste. C’est le seul grand chef d’orchestre qui ne soit jamais venu au Chili. Tous les orchestres de tango ont traversé la Cordillère, mais Pugliese va mourir sans être venu jouer chez nous. En 1955, à la fin du deuxième gouvernement de Perón, Pugliese vient tout juste de sortir de prison. Les militaires font un coup d’état en Argentine. Quelques jours plus tard, les militaires le reprennent et l’emprisonnent sur un bateau : le Paris. Pendant que Pugliese séjourne sur le bateau, l’orchestre doit jouer à la radio Splendid; l’animateur annonce : « Maintenant, Osvaldo Pugliese et son orchestre vont jouer pour vous. » Sur le Paris, ancré quelque part, avec tous les autres prisonniers, Pugliese écoute son concert à la radio. Depuis ce temps, chaque fois que l’orchestre joue sans lui, on dépose un œillet ou une rose rouge sur son piano. » Presque en souriant, ma grand mère poursuit : « Pugliese est en quelque sorte la fleur du tango. Un jour qu’il joue au club En defensores de Villa Dominico, les dirigeants lui disent : « Nous voulons danser, et personne ne nous en empêchera ». « Si vous voulez danser, allons-y », répond Pugliese. Le club est plein à craquer. L’orchestre entonne La Cumparsita. La piste est noire de monde. La police arrive et exige que l’orchestre arrête de jouer. Les dirigeants du club s’interposent et répondent : « Tant que l’orchestre jouera, vous ne pourrez pas les arrêter ». Alors le présentateur qui les accompagne souffle à Pugliese : « Jouez, Maestro, jouez, n’arrêtez pas ». Ce jour-là, l’orchestre de Pugliese joue La Cumparsita la plus longue de l’histoire du tango. La police finit par faire marche arrière. Quand les policiers partent, Pugliese et les danseurs s’immobilisent. Sur la piste, la foule applaudit. La musique vient de remporter une victoire sur la force et la cupidité. » Pour conclure, ma grand mère reprend : « Je n’ai jamais vu jouer Pugliese, mais personne ne nous empêchera de l’écouter. Et si un jour on interdit sa musique à la radio, moi je te la chanterai. » Ma grand-mère n’a jamais vu jouer Pugliese, moi je n’ai jamais revu mes livres. Aujourd’hui, quand je retourne chez ma mère, je rends visite à mes amis qui sont cachés sous quelques mètres de terre, puis je me retourne vers la porte et je revois ma grand-mère danse sur Recuerdo. |
| Gerardo Sanchez |