Enrique Santos Discepolo

"Le tango est une pensée triste qui se danse."
 
À propos de l'homme
 

Enrique Santos Discepolo est né à Buenos Aires, en Argentine, en mars 1901. Il est le dernier des cinq fils de Santos Discepolo. Son père avait émigré à Buenos Aires après avoir acquis une solide formation musicale au conservatoire royal de Naples. À Buenos Aires, il a dû se contenter de diriger les fanfares de la police et des pompiers. Il fonda tout de même un petit conservatoire, qu'il dirigea jusqu'à sa mort, en 1906.

Même si la maladie ne lui donna guère le temps de transmettre son art à ses enfants, au moins deux de ses fils s'illustrèrent brillamment dans le domaine de la musique et du théâtre.

Enrique S. Discepolo perdit son pére à l'âge de cinq ans et sa mère, quatre ans plus tard. Toute son enfance fut marquée par ce double deuil. Il fit très tôt l'apprentissage de la solitude. Tout jeune, déjà, dans de longues promenades solitaires, il arpentait les rues de la cité en observant les gens et les choses. Cette habitude, il la gardera toute sa vie. La chaleur et le bien-être du foyer qu'il a perdu trop tôt, il les remplaça par une communion avec l'"humble communauté du conventillo" et "sa symphonie oxydée de boîte de conserve".

Il fréquenta quelques mois une école dans le but de devenir instituteur, mais abandonna rapidement ses études pour tenter sa chance comme comédien. Tout en jouant au théâtre, il écrit entre 1918 et 1925 quelques saynètes et mélodies, qui passent toutefois inaperçues à l'époque.

À propos de ses tangos
 

Lorsqu'on demandait à Discepolo d'expliquer comment il écrivait ses tangos, il disait: "À l'origine d'un tango, il y a toujours la rue, et c'est pourquoi je marche dans la ville en essayant d'en pénétrer l'âme, en imaginant au plus profond de moi ce que tel homme ou telle femme qui passent souhaiteraient entendre ou ce qu'ils pourraient chanter à un moment heureux ou malheureux de leur vie [...]. Le personnage de mes tangos, c'est Buenos Aires, c'est la ville. Un peu de sensibilité et un peu d'observation ont inspiré toutes les paroles que j'ai écrites."

De la sensibilité, ce n'est pas ce qui manquait chez Discepolo. Il était comme une éponge qui se laissait imprégner de tout ce qui se vivait autour de lui. Il avait la faculté de traduire sous forme de tango autant le drame individuel d'un homme désemparé par un chagrin d'amour que les inquiétudes et les désarrois de son époque. Son premier vrai succès, il l'a obtenu avec le tango Esta noche me emborracho, dont il a écrit les paroles et la musique en 1928.

Discepolo a été sans contredit le parolier le plus déterminant de la période que les historiens conviennent d'appeler la "décennie infâme", et qui s'étend de l933 à 1943 . Pendant cette période de désordre économique et moral, le tango s'était comme immobilisé. Ses sources d'inspiration semblaient taries. Un découragement collectif semblait s'être installé chez les penseurs et les artistes de l'époque. Courageusement, défiant les sarcasmes et la censure, Discepolo prend la parole et, par ses tangos, il se fait le feuilletoniste, l'accusateur, le témoin de son époque.

Son style direct, sa façon d'écrire à la première personne du singulier, de prendre la parole à travers des personnages désemparés et souvent désespéré lui ont valu la réputation d'un homme sceptique et désespéré. On peut, en effet, qualifier la poésie discépolienne de poésie désespérée et sombre; mais elle est aussi vivante, pleine de contrastes surprenants et souvent empreinte d'humour.

Entre 1925 et 1944, Discepolo a écrit les paroles et la musique de quelque 30 tangos, lesquels figurent parmi les plus importants de l'histoire du tango.

Dans les dernières années de sa vie, Discepolo écrit moins. En 1951, il produit une série d'émissions radiophoniques très incisives où il prend position pour les progrès réalisés par le gouvernement Peron. Cette prise de position en fait la cible de toutes les critiques de l'opposition. Il devient l'objet d'un flot de calomnies scandaleuses Il n'a jamais pu se remettre de l'incompréhension de ses contemporains face à ses prises de position, qui étaient pourtant cohérentes avec la philosophie de justice sociale qu'il avait toujours exprimée dans ses tangos.

Enrique Santos Discepolo est mort de tuberculose et de tristesse le 23 décembre 1951. Et, comme l'écrit si bien le poète et historien Horacio Salas: "Après avoir souffert des cicatrices des autres pendant tant d'années, les forces lui ont manqué pour refermer les siennes."

Nous vous offrons les textes de quatre de ses plus beaux tangos.

Yira Yira : c'est un des plus grands textes de Discepolo. C'est peut-être le tango qui exprime le plus éloquemment le scepticisme désespéré de l'auteur. À propos de ce tango, Discepolo disait: "Je n'ai pas écrit Yira Yira avec ma main, je l'ai écrit avec tout mon corps, j'ai vécu les paroles de ce tango plusieurs fois, je les ai éprouvées plus d'une fois."

Esta noche me emborracho : ce tango est une allégorie. Un homme décrit sa surprise et sa douleur de rencontrer une vieille pocharde dans laquelle il reconnaît son grand amour de jeunesse.

Cafetin de Buenos Aires: c'est l'un des derniers tangos écrit par Discepolo. Dans ce texte bilan, Discepolo rend hommage à cette institution de Buenos Aires qu'est le café, où l'on retrouve ses amis les plus fidèles et où l'on apprend les grandes choses de la vie.

Cambalache : c'est l'un des plus célèbres tangos de Discepolo. Ce tango décrit de façon percutante et insolante le cynisme et l'immoralité de son époque. Il est frappant de constater que ce texte n'a rien perdu de son actualité, et qu'il décrit aussi très bien l'époque trouble que nous traversons actuellement.