Carlos Gardel

Qui dit "tango" dit spontanément "Gardel".
 
Curieusement, le mot tango n'est pas le seul mot que nous associons spontanément au nom du plus grand artiste de la chanson et de la musique argentine. Qui dit Gardel dit aussi mythe, mystère, polémique...

C'est que le personnage a vite atteint les dimensions d'un héros mythique pour le peuple argentin. Après sa mort tragique, il a été sanctifié par la mémoire populaire.

La photo de Gardel est indubitablement l'image la plus populaire de l'Argentine. On ne se souvient pas nécessairement du personnage qui apparaît sur les billets de banque, mais tout le monde en Amérique du Sud reconnaît la photo de Gardel.

On retrouve son image tant sur les tableaux de bord des voitures de luxe que sur les plus modestes charrettes de la campagne. Son buste trône sur le comptoir des plus humbles cantines de province comme dans les très chic confiterìas (salons de thé) de la capitale.

Au coeur des demeures, sa photo côtoie celles des parents chéris, des images de saints et de la statuette de la vierge.

Les gens l'appellent familièrement "Carlitos". On en parle comme d'une partie de soi, assurément la meilleure!

Le peuple suit ses succès et s'identifie à lui. Il est "la" voix du peuple. Il est un bien collectif. Comme tous les grands héros mythiques, il appartient à chacun des Argentins. Il est le dépositaire des rêves de tout un peuple.

Il est certain que l'image que vénèrent les gens simples, celle que l'on retrouve dans les autobus et les vitrines des coiffeurs, n'est pas l'image d'un homme du peuple.

Carlos Gardel est l'incarnation de l'élégance parfaite, qu'il apparaisse en pyjama ou en smoking. Les cheveux toujours impeccablement coiffés et passés à la brillantine, ilCarlos Gardel arbore un magnifique sourire, comme un homme au som met de la réussite sociale. Pourtant, Gardel n'était pas un homme de la haute bourgeoisie. Il ne venait pas non plus d'une famille de nouveaux riches, et encore moins d'une vieille famille ruinée.

Même s'il en est souvent venu très près au cours de sa vie, nous devons constater qu'il ne fut jamais fortuné.

Ce qui fascinait et qui fascine encore dans le phénomène Gardel, c'est l'aspect essentiellement marginal du personnage, son côté mystérieux, au sens où ce qui lui arrivait ne semblait pas relever de l'ordre quotidien des choses. Gardel cultivait sciemment le mystère sur ses origines, sa jeunesse et sa vie intime. Il avait beaucoup d'amis, mais bien peu d'entre eux peuvent se vanter d'avoir eu droit à des confidences. Qu'il en ait eu conscience ou non, le mystère a aidé à la sacralisation de son personnage auprès du public.

Si nous cherchons un phénomène comparable dans l'histoire de la musique nord-américaine, le seul monstre sacré qui puisse lui être comparé est Elvis Presley, aux États-Unis. Malgré plusieurs différences importantes entre les deux hommes et les deux époques, nous ne pouvons pas ne pas remarquer de grandes similitudes. Tous les deux se sont illustrés par une voix chaude et envoûtante. Ils ont été tous les deux, de leur vivant, et encore davantage après leur mort, l'objet d'un véritable culte. Ils ont tous les deux nourrit la presse à sensation pendant toute leur carrière et longtemps après leur mort.

 
Qui était Carlos Gardel?

Sa naissance a toujours été entourée d'un véritable mystère. Aujourd'hui encore, la controverse et la confusion la plus totale existent parmi les historiens.

Cette chronique n'a pas l'ambition de trancher parmi toutes les tendances et les écoles de pensée qui concernent les origines de Gardel, mais tentera plutôt d'en faire un survol.

Selon son carnet de service militaire, Gardel est né à Tacuarembo, en Uruguay, le 11 décembre 1887. Il existe plusieurs documents où il déclare qu'il est d'origine uruguayenne.

Ce qui est venu mêler les cartes et semer la confusion, c'est le testament prétendu authentique que son ami Armando De Fino a exhibé trois mois après sa mort tragique. Toutes les controverses viennent de ce testament, sur lequel des centaines d'experts se sont penchés et se penchent encore aujourd'hui afin d'en évaluer l'authenticité.

Dans ce fameux testament olographe, Gardel dit qu'il est né à Toulouse, en France, le 11 décembre 1890. Il y déclare être le fils de Maria Berthe Gardes et avoir reçu Carlos gardelcomme nom de baptême celui de Charles Romuald Gardes. Personne n'avait jamais entendu ce nom de Romuald avant la découverte du testament.

Plusieurs historiens retiennent l'hypothèse que ce testament est un faux et qu'il a été fabriqué de toutes pièces par De Fino dans l'unique but que la succession de Gardel ne demeure pas vacante après sa mort imprévisible.

Del Fino s'occupait des affaires de Gardel depuis quelques années déjà. Il était facile pour lui d'utiliser du papier à lettre déjà signé par Gardel pour fabriquer un faux testament portant une signature "authentique".

Tout le monde reconnaît l'existence de Maria Bertha Gardes, qui s'est occupée de Gardel dès le plus jeune âge de ce dernier. Des documents de l'immigration de l'époque attestent effectivement de l'arrivée à Buenos Aires, le 9 mars 1893, de Berthe Gardes, blanchisseuse de son métier, avec son fils Charles Romuald. Ce fils serait né à Toulouse le 11 décembre 1890. À son arrivée en Argentine, Maria Berthe Gardes avait 27 ans. D'après plusieurs historiens sérieux, ce fils de Berthe Gardes ne peut pas être Carlos Gardel.

Selon une déclaration de Gardel, rapportée dans un journal de l'époque, le chanteur était machiniste dans un théâtre de Buenos Aire en 1902. Madame Gardes a produit des documents établissant que son fils était étudiant dans le très aristocratique collège de San Estanislao en 1902. Il est difficilement imaginable que cet étudiant de 12 ans, terminant ses études primaires, puisse être la même personne que celle qui travaillait comme machiniste dans un théâtre.

Une recherche sérieuse et très minutieuse a été faite sur ce sujet par un journaliste uruguayen du nom de Erasmo Silva Cabrera. Ce journaliste arrive à la conclusion que Gardel est né le 21 novembre 1881 à Tacuarembo, en Uruguay, et qu'il est le fils illégitime du colonel Carlos Escayola et de Manuela Bentos de Mora. Le colonel Escayola occupait plusieurs fonctions très importantes dans la ville de Tacuarembo. Il faisait des affaires avec la France et il est plausible qu'il y ait eu parmi le personnel à son service des immigrants venus de France et que Bertha Gardes, blanchisseuse de profession, ait pu être rattachée au service de la maison du colonel.

Le débat reste ouvert. Bien de l'encre coulera encore pour élucider les origines de Gardel, ou pour dessiner de nouvelles ombres dans cette biographie qui semble ne jamais devoir se clarifier complètement

 
La voix de Carlos Gardel

En écoutant les premiers enregistrements de Gardel, on se croit en présence d'une voix de ténor d'un grand registre. Pourtant, elle est bien loin de la plénitude qu'elle atteindra plus tard. C'est le grand chanteur d'opéra Tito Schipa qui informe Gardel qu'il a non pas une voix de ténor, mais bien celle d'un baryton. Il ajoute qu'avec une telle voix, Gardel devrait avoir des ambitions plus grandes que la chanson populaire.

Gardel travaille sa voix en fonction du verdict de Schipa, mais n'écoute pas la deuxième partie de son conseil. Il s'emploie à polir et à développer sa voix jusqu'à ce qu'il la contrôle parfaitement bien dans ses plus subtiles modulations.Toute sa vie, Gardel conservera le souci de prendre soin de sa voix et de travailler pour en enrichir le registre et les modulations.

Gardel avait une voix grave, pleine, sensible et virile à la fois. C'était la voix de quelqu'un qui, comme le disait très justement un de ses contemporains, semblait avoir une larme dans la gorge. Il interprétait les chansons en traduisant toutes les émotions de l'auteur, et chaque auditeur avait l'impression que Gardel les lui dédiait personnellement.

Dès ses débuts, cette voix a immédiatement conquis tous les publics. Les Argentins ont reconnu Carlos Gardel comme l'authentique voix de Buenos Aires, l'unique et la subtile voix de la ville qui l'a tant aimé et de laquelle il est parti pour conquérir le monde.

 
Les débuts de Gardel

Dès 1902, Gardel commence à se faire remarquer comme un grand interprète du folklore de la pampa argentine. On lui donne le surnom de Zorzal, ce qui veut dire "la grive".

En 1912, il rencontre le guitariste Razzano, avec qui il fait sa première tournée en province. Gardel et Razzano ont été véritablement lancés lors d'une grande fête de fin d'année, le 31 décembre 1913, au célèbre restaurant Armenonville. Le patron est tellement enthousiasmé par la voix de Gardel qu'il propose un lucratif contrat au désormais célèbre duo.

 
Gardel et Razzano: ambassadeurs du tango

Gardel et Razzano se sont produits partout dans la capitale et en province. Leur collaboration durera jusqu'en 1926. La voix de Gardel et son sens du rythme convenaient parfaitement au simple accompagnement de guitare de Razzano.

L'invention du gramophone et du disque en 1917 sera déterminante dans l'histoire du tango.

Qui dit disque dit diffusion, possibilité de toucher toute la population, pas seulement celle qui fréquente les cabarets et les théâtres. L'avènement du disque consacre le tango comme un véritable phénomène de culture populaire et le délivre définitivement de son étiquette péjorative de musique et danse suspecte, ne convenant qu'à l'expression d'une partie marginale de la population de la capitale.

Au cours de sa courte carrière, Gardel a enregistré plus de 300 disques, dont plus de la moitié avec Razzano. Il a été l'interprète des plus grands paroliers de l'histoire du tango: Enrique Cad’camo, Pascual Contursi, Enrique Delfino, Enrique Santos Discépolo, Celedonio Flores, Francisco Garcia Jiménez, Homero Manzi et, bien sûr, Alfredo Le Pera

 
Gardel à Paris

Tout le monde s'entend pour dire que ce n'est pas Gardel qui a introduit le tango à Paris. Plusieurs musiciens l'avaient précédé. En 1907, on retrouve dans la Ville lumière des musiciens et des chanteurs argentins et uruguayens qui font découvrir le tango au public français.

1907. Angel Villoldo, l'illustre musicien, est à Paris pour enregistrer le toujours célèbre El Choclo sur des rouleaux de cire. Il n'est pas seul à Paris. Alfredo Gobbi et son épouse, Flora Rodríguez de Gobbi, s'y trouvent aussi. Le couple y passe sept ans, y enseigne le tango et se produit dans plusieurs cabarets .

1913. Un an avant la Première Guerre mondiale, Paris organise un grand concours de tango au Palais des Glaces. Après la Première Guerre, c'est le musicien et chef d'orchestre Manuel Pizarro qui réintroduit la mode du tango dans la Ville lumière.

1928. Gardel arrive à Paris. Manuel Pizarro lui-même accueille le chanteur. Il n'a aucune difficulté à introduire Gardel. Sa réputation est déjà bien établie grâce à ses disques, qui ont traversé l'océan avant lui. Rapidement, Gardel fait la conquête de Paris comme il avait fait la conquête de tous les publics d'Amérique latine.

Un mois à peine après son arrivée, il est sollicité par les maisons de disques pour enregistrer ses succès. Les disques se vendent au-delà de toute espérance. La maison de disques Odéon l'engage pour une série d'enregistrements.

1929. Carlos Gardel se produit dans un grand spectacle pour une oeuvre charitable, Le Bal des petits lits blancs. Cette fête regroupe les plus grands noms du spectacle parisien: Maurice Chevalier, Mistinguett, Lucienne Boyer, Raimu et, bien sûr, Carlos Gardel et l'orchestre typique de Manuel Pizarro. Gardel est longuement ovationné et il est présenté au président français.

Il devient si populaire qu'il lui est impossible de se présenter dans un restaurant sans que des clients ou le patron le reconnaissent et lui demandent de chanter en lui tendant une guitare. Gardel, qui est un homme très aimable et très courtois, accepte toujours de bonne grâce.

1932. Il commence une collaboration avec le parolier Alfredo Le Pera. Ce dernier écrit pour lui plusieurs tangos célèbres: Melodia de arrabal, Silencio, Me da pena confesarlo, Por tus ojos negros...

Une expression célèbre à Buenos Aires dit: "C'est comme Gardel sans Le Pera", ce qui signifie que c'est comme un repas sans vin, comme Laurel sans Hardy, que c'est incomplet, qu'il manque quelque chose ou quelqu'un.

 
Gardel et le cinéma

1930. Gardel entreprend une brillante carrière cinématographique, brusquement interrompue par sa mort tragique en juin 1935. Pendant cette courte période, Gardel a été la vedette d'au moins huit films.

En 1916 et en 1918, il avait joué dans deux films muets de Francisco Deffilippis, Flor de durazno (Fleur de pêcher) et La Loba (La Louve).

1930-1931. Gardel tourne une série de courts métrages sous la direction d'Eduardo Morera. Il interprète des tangos entrecoupés de brefs dialogues avec les auteurs.

1931. Tourne pour la première fois en France sous la direction d'Adelqui Millar le film Las Luces de Buenos Aires (Les Lumières de Buenos Aires). Le scénario et les dialogues sont de Manuel Romero.

1932 Tourne à Joinville, en France, Espera me (Attends-moi) et La casa es seria (La maison est sérieuse). Pour ces deux films ainsi que pour tous les autres qui suivront, c'est Alfredo Le Pera qui signe les dialogues.

1933. Toujours en France, Gardel tourne Melod’a de arrabal (Mélodie de faubourg) sous la direction de Louis Gasnier.

1934. Tourne, à New York cette fois, toujours sous la direction de Louis Gasnier, Cuesta abajo.

1935. Tourne trois films: Le Tango à Broadway, sous la direction de Louis Gasnier, ainsi que El d’a que tu me quieras (Le jour où tu m'aimeras) et Tango Bar, tous deux filmés à New York sous la direction de John Reinhardt avec l'actrice Rosita Morena. Tourne également à Hollywood, sous la direction de Norman Taurog, Cazadores de Estrellas (Les ƒtoiles de la radio). Ce film est sorti en salle après la mort de Gardel.

 
La mort de Carlos Gardel

Le 24 juin 1935, quelques minutes à peine après son départ, l'avion qui devait amener Carlos Gardel de Colombie en Argentine explose. C'est le drame.Carlos gardel

Gardel meurt à l'apogée d'une carriére fulgurante, alors que tous les producteurs de disques, de films, de spectacles, tant en Amérique qu'en Europe, sont à ses pieds.

Sa mort le fait directement entrer dans la légende. Plus d'un million de personnes suivent son enterrement. Le cortège funèbre immobilise la circulation de Buenos Aires pendant toute une journée.

Depuis ce terrible jour de juin 1935, les gens ont fait de la tombe de Gardel un lieu de pélerinage. On vient de tous les coins du pays, et de tous les coins du monde pour se recueillir devant sa statue. Les gens fleurissent sa boutonnière et allument une cigarette entre ses doigts de bronze.

Depuis sa mort, Carlos Gardel est considéré comme l'âme du peuple argentin. Et celui-ci lui voue une dévotion qui s'approche du culte. En conservant vivante la mémoire de Gardel, le peuple argentin préserve sa propre mémoire et affirme son identité.

Voici le texte en espagnol et en français du premier tango que Gardel a chanté en public. Il s'agit de Mi noche triste, paroles de Pascual Contursi et musique de Samuel Castriota. Gardel a enregistré ce tango en mai 1917, accompagné du guitariste José Ricardo.