" Le tango est une possibilité infinie."

Leopoldo Marechal
 

Même si le tango est fortement marqué du sceau de son territoire d'origine et qu'il est difficile de dissocier l'adjectif "argentin" du mot tango, il y a quand même, dans le coeur et dans la tête de tous les amoureux du tango, l'intuition, sinon la certitude que le tango a aussi quelque chose d'universel et de personnel à la fois.

Ne serait-ce que cette petite phrase du poète qui trotte dans notre tête: "Le tango est une pensée triste qui se danse." Petite phrase, qui nous rappelle que le tango vient d'abord de l'intérieur de soi .

En écrivant cette réflexion, il me revient à la mémoire la réponse qu'un vieux bluesman faisait à un journaliste qui lui demandait : "Le blues, c'est quoi pour vous?" Et le vieil homme de déposer son harmonica sur ses genoux et de répondre: "Le blues... C'est quand ta femme t'a quitté."

Le tango nous ramène à l'essentiel de nos tourments, à la douleur, au sentiment de manque qui est à l'origine de toute véritable création.

 
Au début, il y avait le gaucho

L'Argentine d'avant 1856 était un ensemble de provinces où les gauchos vivaient librement, faisant principalement de l'élevage de bétail dans les vastes territoires de la pampa.

Pour le gaucho, vivre libre et vivre dehors, c'était la même chose. Seul l'élevage du bétail l'intéressait vraiment comme occupation, car ce travail lui accordait cette liberté de mouvement essentielle à son bonheur.

Les gauchos aiment le silence et la solitude des grands espaces. Ils passent souvent toute leur vie dans la pampa. Le bruit, les lumières, la vitesse de la ville ne conviennent pas à leur tempérament . Ils sont apparemment timides, refermés sur eux-mêmes mais, dès qu'ils se retrouvent entre eux, ils commencent à raconter des histoires et à rire ensemble.

Certains jours de l'année, le gaucho peut rencontrer un payador sur son chemin. Le payador est souvent décrit par les historiens comme un mélange de troubadour et de journaliste itinérant qui parcourt la pampa avec sa guitare. Il va d'une estancia à l'autre en emportant les nouvelles du pays, qu'il improvise sous forme de longues complaintes sur un rythme de milonga s'il est très habile à la guitare, ou sur un rythme de cifra s'il n'a pas beaucoup de technique et s'il a besoin d'une forme plus libre pour raconter ses histoires.

Le payador a les mêmes goûts, les instincts, les passions du gaucho; il exprime ses idées, il traduit son opinion, il s'identifie complètement à lui. Il est le journaliste de la pampa, un journaliste libre et indépendant comme le gaucho.

Le gaucho, qui est le plus souvent de sang mêlé un peu d'Espagnol, un peu d'Indien, un peu d'esclave noir , connaît son âge d'or au XVIIIe siécle et dans la première moitié du XIXe siècle.

En 1856, quand le gouvernement décide, pour faire entrer de l'argent dans les coffres de l'État, de mettre les terres du pays en vente, c'est le début de la fin pour le mode de vie traditionnel des gauchos.

La conquête de nouvelles terres provoque l'arrivée de paysans italiens et espagnols il y aura aussi des Français, des Russes, des Turcs et des Slaves d'Europe centrale attirés par la promesse de cession gratuite ou de vente à bas prix de terres publiques. En 1880, le pays compte deux millions d'habitants. Entre cette date et 1914, cinq millions d'immigrants arriveront à Buenos Aires, dont plus de la moitié reprendront le chemin du retour. En effet, dès 1880, les grands propriétaires terriens argentins se sont réservé le droit à la propriété. Les immigrants doivent se contenter d'être des ouvriers agricoles ou des métayers. La plupart se replient en ville vers les emplois de commerce et d'industrie. Les faubourgs gonflent démesurément.

Dans cette vaste entreprise de spéculation sur la terre la pampa perd de sa liberté, le gaucho et le payador aussi. Il n'est pas dans le tempérament du gaucho de se mettre au service d'un patron sur des terres clôturées. Un grand nombre d'entre eux prennent donc le chemin de la capitale pour aller tenter leur chance en ville. Les gauchos ne s'adaptent pas aisément à la ville, ils ne s'y installent pas de gaieté de coeur, ce s'ont de nouveaux citadins méfiants, agressifs, amers.

Le payador suivra le même mouvement et quittera lui aussi la plaine. Il s'installera aux abords de la capitale et continuera ses improvisations et ses petits poèmes rustiques. Au début du siècle, le payador, homme libre qui ne fait pas de compromis politique, deviendra anarchiste avec José Betinoti, un ouvrier de Buenos Aires qui, durant toute sa courte vie, improvisera mais aussi écrira sur des milongas des chansons que chantera Carlos Gardel.

Le payador aura été, pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, le témoin sceptique du progrès, de la mise sous tutelle du pays par les Britanniques, des mésaventures de milliers d'immigrants et de gauchos floués par l'histoire et par les grands propriétaires terriens. Le payador léguera au tango sa forme de chronique. Il en aura aussi fixé les grand s thèmes: solitude de l'homme déraciné et sans paysage, amertume du laissé-pour-compte.

 
Avant le tango il y avait la milonga

Les Noirs sont entrés en Argentine à l'époque coloniale comme domestiques des Espagnols. Ils chantaient à capella ou en s'accompagnant d'un tambourin fabriqué avec le cuir de la vache une forme de chanson nommée candombé. Le candombé rappelle la fameuse work song des esclaves noirs de l'Amérique du Nord, mais dans une forme plus vive, moins triste.

Le candombé, avec un rythme parfois très rapide, véhiculait quand même beaucoup de nostalgie et, en se promenant à travers la pampa, finit par constituer peu à peu la payada, sorte de ballade très sobre que les payadors seront parmi les premiers à utiliser pour leurs improvisations. La payada, en atteignant les faubourgs, s'est transformée en milonga.

Il est intéressant aussi de noter que le mot milonga veut dire en langage créole de l'époque palabras, c'est-à-dire paroles. Le tango aura donc été, dans ses plus profondes origines, une façon de prendre la parole.

Vers 1860, la milonga se développe et s'enrichit d'éléments empruntés à la habanera cubaine et au bagage musical des divers immigrants que la capitale accueille.

Le vocable milonga pris le sens de réunion et même de réunion dansante. En fait preuve un extrait du célèbre Martin Fierro de José Hernandez, écrit en 1872:

"Supe una vez, por desgracia,
que habia un baile por alli, y medio desesperao a ver la milonga fui."
La milonga
"Un jour, j'appris pour mon malheur qu'on donnait un bal dans le coin et moitié désespéré voir la milonga j'suis allé."

Il ne fait presque aucun doute que comme l'affirme Ventura Lynch dans son ouvrage La Province de Buenos Aires jusqu'à la résolution de la question de la capitale (Buenos Aires 1883) " la milonga en tant que danse a été inventée par les compadritos dans le but de se moquer des bals que donnaient les Noirs dans leurs "sociétés". Au début, on la dansait en couples séparés, comme le candombé; plus tard et jusqu'à ce qu'elle fasse son entrée dans les maisons closes, on la dansa de préférence entre hommes. " N'exagérons rien cependant: on acceptait aussi que la milonga soit dansée en couples mixtes.

Vincent Rossi, dans un ouvrage intitulé Le Monde des Noirs, décrit ainsi les premiers balbutiements de cette danse: "On dansait en couple, homme et femme enlacés, on appelait cela "danser à la française" car la coutume, disait-on, venait de Paris. Mais à la différence des couples de la "bonne société", qui dansaient l'épaule en arrière, sans que leur corps se touchent, les villageois, selon le degré d'intimité qui les liait, s'enlaçaient étroitement: la femme reculait et ne réalisait ni contorsion ni figure, "tout droit mon ami, et décemment"... Après avoir danser, on se mettait à chanter ou, disait-on et dit-on encore, on "milonguait". On appela alors la fête milonga et dire "allons milonguer" pouvait tout aussi bien signifier "allons chanter" ou "allons danser" ou les deux à la fois.

Malgré quelques divergences sur le lieu et le moment exact de la naissance du tango, tous les historiens s'entendent pour dire que cela est advenu entre 1860 et 1880, période pendant laquelle il se dégage lentement de la milonga et de diverses autres influences.

 

"Ce qu'il est important de remarquer, c'est que les mots ne se marient pas tout de suite avec les notes. Le tango s'écoute. Sans le bandonéon, qui viendra plus tard, et sans le piano. Il devient vite un rite, une incantation. L'homme danse. Seul ou avec un autre homme. L'immigrant n'est encore que spectateur. Les acteurs, ce sont les descendants des gauchos arrachés à la terre de leurs ancêtres par la classe des estancieros enrichis en jouant sur une hausse continue et bientôt vertigineuse de l'hectare, ce sont les créoles rejetés vers la ville..."

C. FLEOUTER, Le Tango de Buenos Aires, Ed. JC Lattès, Paris, 1979.

D'après les gens de Buenos Aires, le tango aurait surgi, vers 1880, dans les lieux de rencontre des garçons d'abattoirs, entre deux parties de cartes ou d'osselets ou encore dans les bals du dimanche. C'est une danse sans parole pour couples bien enlacés, qui mêle les enchaînements de la habanera aux croisements de jambes de la milonga, les fulgurations du fandango aux battements de talon du candombé...

Ce dont on peut être sûr aussi, c'est qu'il est un phénomène essentiellement urbain et qu'il s'est d'abord manifesté dans les faubourgs et dans les bas-fonds, parmi les déclassés et les truands, dans l'ébullition d'une ville en pleine expansion.

 

Voici le texte d'un tango d'Elias Randal Marvil qui s'intitule Asi se baila el tango!, en français Le tango se danse comme ça