Paris |
En 1900 l'exposition universelle est venue confirmer la vocation de la capitale française comme métropole culturelle du monde civilisé. Depuis la fin du siècle précédent, Paris était, sans discussion possible, le centre culturel du monde. Non seulement dictait-elle les normes culturelles, elle façonnait aussi les modes, aussi bien dans le domaine des arts que dans celui des frivolités quotidiennes. Il n'y avait pas un coin des Amériques, aussi reculé soit-il, qui ne recevait sinon de la marchandise, du moins des catalogues illustrant les derniers modèles de chapeaux et de cotillons qui se portaient à Paris. Au début du siècle, il était de bon ton et même presque obligatoire pour les grandes familles des classes dirigeantes latino-américaines de séjourner régulièrement dans la capitale française et d'y envoyer leurs fils parfaire leur éducation. |
| Les premiers ambassadeurs du tango à Paris |
À Paris, au début du siècle, l'Argentin, c'est l'homme riche d'outre-Atlantique. Les propriétaires terriens accompagnés de leurs fils aînés y viennent pour le commerce de la viande et pour s'amuser dans les cafés et boîtes de nuit, surtout à Montmartre et à Pigale. À leur suite, les premiers musiciens de tango débarquent aussi. Les historiens rapportent que le chanteur et compositeur Alfredo Gobbi, accompagné de son épouse, la chanteuse Flora Rodriguez, étaient à Paris en 1907 pour enregistrer sur ce qui était la toute dernière nouveauté: le disque. Ils étaient accompagnés d'Angel Villoldo, le compositeur du célèbre tango El Choclo. Les Gobbi demeurérent sept ans dans la capitale française. Ils enseignèrent aux Français et aux Françaises à danser le tango, produisirent et éditèrent une quantité considérable de pièces et enregistrèrent plusieurs disques pour le compte de la société Pathé. L'hebdomadaire de Buenos Aires El Hogar reproduisit dans son numéro du 20 décembre 1911 un article de la revue Femina éditée à Paris pour les lectrices de la haute société. "Le boston, le double boston, le triple boston étaient il y a quelque temps encore les danses à la mode dans les salons parisiens; mais cette année on danse le tango argentin tout autant que la valse. L'aristocratie parisienne accueille avec enthousiasme une danse dont le passé plus que louche interdit à la bonne société argentine de prononcer le nom dans ses salons où les danses nationales n'ont jamais été appréciées. [...] Paris, qui impose tout, finira-t-il par faire accepter chez nous le tango argentin? C'est peu probable, bien que Paris, où les modes sont si capricieuses, s'y efforce...". Les premiers à être surpris par le succés du tango à Paris furent les Argentins eux-mêmes. Juan Pablo Echangue racontait: "On ne peut ouvrir une revue ou un journal à Paris, Londres, Berlin ou même New York sans qu'on y parle de tango argentin. Partout on trouve des reproductions graphiques de ses pas et de ses figures, des débats sur ses véritables origines (salon ou faubourg), des propos le condamnant, des apologies, des souhaits de bienvenue ou des manifestations d'inquiétude devant cette invasion." Pendant ce temps, l'ambassadeur de l'Argentine à Paris, Enrique Rodriguez Laretta, s'écriait, indigné: "Le tango est, à Buenos Aires, une danse réservée aux maisons mal famées et aux tavernes de la pire espèce. On ne le danse jamais dans les salons de bon goût ni entre personnes distinguées. Pour les oreilles argentines, le tango évoque des choses réellement désagréables." Juste avant la Première Guerre mondiale, en 1913, le Palais des Glaces, près de la Bastille, organise un grand concours de tango. Le couple gagnant y dansa 62 tangos d'affilée! Pendant que l'Europe est en guerre, les Argentins retournent à Buenos Aires ou vont faire un séjour aux États-Unis. |
| Paris est une fête |
Au lendemain de la Première Guerre, la vocation internationale de Paris se constate de façon totale. Argentins, Australiens, Russes blancs exilés, Asiatiques et Africains se croisent quotidiennement dans les hôtels, les cafés ou les brasseries de la grande ville. C'est la Belle Époque (GS: les années folles), et vivre à Paris à ce moment-là est une fête permanente. C'est l'époque de la bohème parisienne. Les artistes et les beaux esprits de tous les coins du monde se retrouvent dans les ateliers, les salons, les cafés et les cabarets de la métropole. Paris est le creuset où s'élaborent et se développent les grands mouvements artistiques, tant en peinture (Braque, Picasso, Matisse...), qu'en littérature (Breton, Eluard, Aragon...) et en musique (Satie, Moussorgski...). La musique à la mode dans les cabarets et les boîtes de nuit, des deux côtés de la Seine, c'est la musique de jazz américaine. Presque tous les grands cabarets ont un orchestre de jazz pour divertir leur clientèle. |
| La belle aventure de Manuel Pizarro à Paris |
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En 1920, Manuel Pizarro débarque au port de Marseille et, après trois mois de succès extraordinaires dans un cabaret de la ville, il décide de monter vers Paris, "la ciudad de sus sueños" (la ville de ses rêves). À son arrivée là-bas, Pizarro se rend directement à l'hôtel Pigalle de Montmartre, où lui avait donné rendez-vous son ami le violoniste Pepe Chutto. Dans ce même modeste hôtel sans étoile se trouvait aussi par hasard Célestino Ferrer et Filipotto, deux autres musiciens de tango. Pizarro avait l'étoffe d'un vrai chef d'orchestre et la capacité de réunir des gens pour mettre ses projets à exécution. Mais il lui manquait le coup de pouce de départ pour se faire introduire dans le milieu de la musique et du spectacle. Il rencontre un jeune et fortuné argentin du nom de Vincente Madero, avec qui il se lie d'amitié. Madero, qui séjournait fréquemment dans la Ville lumière, était un grand amateur de tango et un excellent danseur. Madero invite Pizarro un soir à prendre un verre dans un cabaret de Montmartre, le Princesse, où il était un client habitué. À cette époque, c'est le jazz qui est à la mode et un orchestre de jazz se produit tous les jours de la semaine au Princesse. Madero présente son ami au patron, un certain Elio Volterra. Il fait habilement tourner la conversation autour du tango et suggère à Volterra de donner sa chanceà Pizarro. Le patron savait que plus de 4000 Argentins vivaient à Paris, et que bon nombre d'entre eux étaient d'excellents clients de son établissement. Il ne risquait donc pas beaucoup en fournissant à son public nocturne un orchestre de tango. Enthousiasmé par la promesse de Volterra de le faire débuter, Pizarro, en une seule semaine, forme un orchestre avec Ferrer au piano, Pepe Chutto et lui-même au violon et Filipotto et Genero Expoito au bandonéon. Le patron avait fait confectionner des habits traditionnels de gauchos pour tous les membres de l'orchestre, car c'était une exigence du syndicat des musiciens de l'époque: tous les musiciens et chanteurs étrangers devaient, pour se produire sur une scène française, être vêtus du costume traditionnel de leur pays d'origine. La première nuit fut un triomphe. Pizarro était bien sûr très content de ce succès, mais il ne s'endormit pas sur ses lauriers pour autant. Il travailla tout de suite à former des musiciens français pour les intégrer à son orchestre. Il proposa au patron de rebaptiser son établissement El Garròn, ce qui fut tout de suite accepté. Après quelques semaines seulement, on Casimiro Ain, danseur de grande réputation en Argentine, fut le professeur de tous les danseurs des cabarets de Paris. Il avait patiemment initié une jeune Marseillaise à l'art du tango dansé. Pizarro engagea le couple pour ajouter à ses spectacles la dimension de la danse. Il embaucha par la suite une chanteuse qu'il avait lui-même formée à l'art du tango chanté. Pizarro ne manquait jamais de projets ni d'idées. Un 14 juillet, jour de la fête nationale des Français, il décide d'installer son orchestre dans un camion et de parcourir les rues de la ville en s'arrêtant une demi-heure à chaque intersection importante. Les gens, étonnés et ravis par cette initiative inusitée, se mirent à danser le tango dans la rue, sur les grands boulevards et sur les places publiques. Manuel Pizarro avait quatre frères, qui étaient tous musiciens. Il décida donc de former quatre autres orchestres de tango. Il fit travailler l'orchestre de son frère Salvador à L'Hermitage des Champs-Élysées, celui de Juan à l'Hermitage de Longchamps, et celui d'Alfredo au Washington Palace de la rue Magelan, près de l'Arc de triomphe. Pour sa part, il resta fidèle à son premier lieu de travail, El Garrònn. Manuel Pizarro demeura à Paris jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale. Il se produisit sur les plus grandes scènes d'Europe: Madrid, Barcelone, Rome, Venise... Il enregistra des centaines de disques et, grâce à son talent et à sa ténacité, acquit une réputation internationale. Il fit profiter de nombreux musiciens de ses dons d'organisateur, des musiciens qui dans certains cas devinrent célèbres par la suite, comme Eduardo Bianco, qui débuta avec Pizarro avant de former son propre orchestre et d'atteindre une popularité presque aussi grande que lui |
| Eduardo Arolas, un dernier tour de piste tragique à Paris |
En 1923, Eduardo Arolas, fameux compositeur et maître incontesté du bandonéon, arrive à Paris. Il avait dû quitter Montevideo de façon précipitée "à cause d'un malencontreux accident de parcours dont il fut le protagoniste involontaire". Pizarro, qui avait beaucoup d'admiration pour son talent, lui trouve tout de suite du travail. Mais Arolas ne réussit pas à garder les places qu'on lui offre. Il est souvent malade et a de graves problèmes d'alcool. À peine 16 mois après son arrivée à Paris, Arolas meurt dans des circonstances mystérieuses, le 29 septembre 1924. Il n'avait que 32 ans! En 14 années à peine, sa prodigieuse inspiration avait donné naissance à quelque 115 compositions, dont 99 tangos. Il avait écrit son premier tango, le célèbre Una noche de garufa, à l'âge de 17 ans . Au début de 1925, le tango avait délogé la majorité des autres rythmes à Paris. Le terme lui-même était à la mode: il y avait la couleur tango, le thé tango, le whisky tango, les robes tango. Tout ce qui était "tango" faisait fureur, et sa popularité en Europe finit par avoir raison des dernières réticences à son égard dans la capitale argentine. En 1928, Paris accueille pour la première fois celui qui est considéré comme la plus grande voix du tango de tous les temps: Carlos Gardel. * * * Voici le texte, en espagnol et en français, de deux tangos célèbres du poète Enrique Cadicamo. Le premier a pour titre Anclao en ParGarríns; la musique est de D. Barbieri. La musique de ce deuxième tango d'Enrique Cadicamo est d'Eduardo Pereira. Le texte raconte la triste histoire d'une midinette de Paris, qui, par amour, a quitté son pays pour suivre un bel Argentin. Madame Ivonne. |